L’or est-il encore une valeur refuge ?
Posted on 01. déc, 2009 by Jean Jacques Ohana in Weekly Focus | Commentaires fermés
Parmi les diverses bulles en formation sur les marchés financiers, l’une d’elles mérite une attention particulière : la hausse discontinue de l’or depuis près d’un an.
La création massive de monnaie papier avait toutes les raisons objectives de tourner les investisseurs vers la « relique barbare ». Toutes les banques centrales ont mis en place une création monétaire sans précédent dans l’histoire économique pour sauver les banques de la faillite. Ces actions se sont traduites par un doublement du total de bilan de la Federal Reserve, la banque centrale américaine, après la faillite de Lehman Brothers. Ce flux monétaire gigantesque coulant à flot vers les banques a porté ses fruits en réduisant finalement le coût du crédit interbancaire et en rétablissant la confiance sur le marché monétaire.
Néanmoins, les banques n’ont pas pu faire circuler cette masse monétaire dans l’économie réelle, en raison de la multiplication du nombre de défauts des entreprises, ce qu’on traduit pudiquement par l’augmentation du coût du risque. En définitive, que peut-on faire de la liquidité, empruntée auprès des banques centrales à des taux proches de zéro ? Cet argent est venu se déverser mécaniquement sur les marchés financiers, toutes les classes d’actifs ont été concernées : marchés obligataires, marchés du crédit, bourses mondiales, matières premières et parmi ces dernières l’or.
Tous les actifs financiers se sont interconnectés dans ce que les stratégistes économiques surnomment le « trade reflationniste ». De quelle inflation s’agit-il ? L’inflation en zone euro sur 12 mois glissants s’élève à 0.6% quand l’inflation outre atlantique est encore négative sur un an glissant. Certes, ces inflations vont remonter avec les effets de base induits par les prix du pétrole à des niveaux extrêmement bas au début de l’année 2009 (40 USD), mais l’inflation reste nettement inférieure à 2%, le niveau de d’inflation cible des banquiers centraux. Au niveau de l’activité, pas d’inflation à l’horizon : le niveau d’utilisation des capacités industrielles aux Etats-Unis stagne à 70%, le chômage a dépassé les 10% aux Etats-Unis. L’inflation fait son apparition dans les pays émergents à forte croissance, notamment en Chine, mais le spectre inflationniste semble lointain pour les pays industrialisés.
Par contre, dans la sphère financière, l’emballement inflationniste forcené des investisseurs se propage et se diffuse à toutes les classes d’actifs. Tous les arguments sont invoqués aujourd’hui pour justifier ces accélérations exponentielles. Recherche d’actifs physiques, nous dit-on par défiance vis-à-vis des monnaies papier. Ainsi, le cuivre a grimpé de plus de 100% depuis le début de l’année et l’or atteint record sur record aujourd’hui proche de 1200 USD. En début d’année, la Chine stockait massivement du cuivre, plus récemment l’Inde augmentait ses réserves d’or sur les marchés. Pendant ce temps, les capacités de production augmentent, les stocks s’accumulent tandis que les demandes physiques restent anémiques.
Ces hausses de prix spectaculaires s’accompagnent irrémédiablement d’une baisse du dollar contre toutes les devises et par la hausse des bourses mondiales. Les bulles sur l’or ou sur le cuivre ne sont pas spécifiques, elles n’ont aucun lien avec les fondamentaux, elles s’inscrivent dans la bulle financière provoquée par l’afflux de liquidité sur les marchés, accentuée aussi par l’endettement des états, venu se substituer à l’endettement privé.
Nous assistons à l’édification d’un gigantesque château de cartes où tous les actifs financiers se lient les uns aux autres, les uns servant à financer la croissance des autres. Ainsi, les investisseurs empruntent en dollar et achètent indifféremment de l’euro, du crédit, des actions ou … de l’or. L’équilibre du système financier ne tient aujourd’hui qu’à un fil, tant l’interconnexion des actifs financiers est dense.
Les banques centrales sont face à un dilemme depuis la succession de bulles et de crises des années 2000 : bulle des high tech, crise du crédit, bulle immobilière, crise financière, bulle sur tous les actifs aujourd’hui. En phase de crise, elles baissent rapidement les taux directeurs pour sauver les marchés financiers et l’économie réelle, cette liquidité salvatrice créé la bulle suivante et les expose à nouveau aux caprices du marché. Que faire aujourd’hui ? Supprimer la liquidité au risque de voir le château de cartes s’effondrer avec les dégâts collatéraux sur l’économie réelle que l’on sait ou continuer à alimenter la bulle et les excès maniaques des marchés. La solution vient peut-être de la régulation financière, la seule arme pour atténuer la spéculation et le risque systémique de formation des bulles financières.
La faillite de Dubai illustre l’appétit insatiable des investisseurs pour les actifs risqués. Après 48h de correction des marchés boursiers, ces derniers se retrouvaient sauvés des eaux par les investisseurs à la recherche de placement alternatif au monétaire. L’or, quant à lui perdait plus de 5% en quelques heures, avant de récupérer l’intégralité des pertes. Ces phases de marché maniaques dénotent le caractère hautement spéculatif de l’or, devenu aussi le thème central de toutes les conversations, l’investissement à la mode qui ne saurait résister au chant des sirènes des performances passées. Ce buzz médiatique caractérise la mère des bulles, en somme le marché qu’il faut fuir avant qu’il ne corrige fortement et qu’il n’emporte avec lui les actifs risqués. Contrairement aux idées reçues, l’or n’est plus une valeur refuge, il est emblématique des bulles financières qui se construisent sous nos yeux.


